L'hôtel particulier (22)
Chapitre 22 : Le jeu du chat
- Ce n’est rien. Vos maux de ventre sont des douleurs ligamentaires. Votre utérus grossi, il n’y a rien d’inquiétant.
- Vous me rassurez, dit Tatiana en soupirant.
J’écoutai la gynécologue tout en admirant l’écran sur lequel on apercevait vaguement le fœtus. Même si on avait décidé de ne pas savoir, je cherchai à voir s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon. Les mains de Tatiana caressèrent le bas de son ventre rond. Elle entrait dans son sixième mois. La gynécologue faisait de rapides calculs sur ordinateur afin de connaitre l’évolution du bébé. Elle nous rassura sur sa croissance précisant qu’il est parti pour être magnifique. Je ressentis une énorme émotion lorsque j’entendis les battements de son cœur. Tatiana pleura aussi de bonheur.
Nous quittâmes le cabinet avec l’esprit rassuré. Durant le trajet jusqu’à la maison, Tatiana n’arrêta pas de citer des prénoms en espérant trouver celui qui conviendrait le mieux à notre enfant. Elle proposa Charly, Louis, Paul, et même Anatole.
- Ça fait trop vieux Anatole, dis-je.
- Les vieux prénoms reviennent! Et de toi à moi, Arthur, c’est aussi un prénom de vieux.
- Et dans le cas d’une fille, répliquai-je en riant, on choisit Cunégonde ?
- T’es con, soupira-t-elle en même temps qu’un petit rire en coin.
Le portail récemment électrifié s’ouvrit après avoir appuyé sur une télécommande. J’engageai la voiture dans l’allée jusqu’à la maison. Le chat noir attendait gentiment assis devant l’entrée. En voyant Tatiana, il se leva, s’étira et miaula lui réclamant quelques caresses.
- Décidément, il t’a adoptée, remarquai-je.
Elle ne répondit pas, marchant en direction de la grande salle. Elle s’assit dans un fauteuil, retira ses chaussures et souffla, heureuse de soulager ses pieds à l’apparence gonflée. Pendant que je posai mon manteau, je regardai avec amusement ses orteils qu’elle remuait et écartait le plus rapidement possible. Pendant ce temps, le chat ne la lâchait pas. Il passait et repassait tournant autour du siège, miaulant, frottant son corps parfois sa tête contre ses mollets. Son jeu me parut hypocrite car de temps en temps, il jetait un regard sombre dans ma direction.
Je gardai en mémoire la fois où je surpris ce chat en train d’hypnotiser ma copine. Elle n’en avait aucun souvenir et pire, elle s’amourachait de lui jusqu’à le prendre dans ses bras. Il ronronna encore plus fort, appuyant ses pattes tendues contre son gros ventre avant de s’installer confortablement sur ses cuisses serrées. Il posa la tête à hauteur du nombril de Tatiana, se lécha les babines et ferma les yeux continuant de faire marcher son moteur à fond.
Je partis ensuite dans la cuisine pour grignoter un morceau de pain fromage. En entrant, je fus intrigué par la porte de la cave ouverte. Bien que je prêtasse l’oreille, je ne descendis pas. En fait, je n’ai jamais voulu redescendre dans cette cave qui rappelait l’enfer. J’écoutai attentivement s’il y avait du bruit, je regardai le bas de l’escalier enfoncé dans une totale obscurité, puis, je refermai la porte à clé en me demandant pourquoi elle s’était ouverte pendant notre absence.
J’entendis Tatiana grimper les escaliers et se diriger vers la chambre. De mon côté, je partis lire quelques articles sur internet. L’ordinateur situé dans le salon qui remplaçait l’ancienne partie habitable eut du mal à démarrer. Je dus appuyer plusieurs fois sur le bouton avant d’entendre le bip précédent le bruit du moteur. Il se faisait vieux, je songeai à le remplacer. Le lustre remua brusquement annonçant la venue des enfants. Leurs rires remplirent les couloirs et plus rien ! Ce fut plus court que d’habitude ! Toutefois, je sortis du salon pour chercher à les surprendre.
Un petit craquement dans la grande salle attira mon attention, d’autant que la porte était entrouverte. Je poussai le battant et découvris Tatiana assise au milieu de la pièce me tournant le dos. Elle était entièrement nue, elle n’avait plus les rondeurs superflues de la grossesse. Je m’interrogeai sur ses hanches redevenues subitement fines. Elle ne bougea pas quand je l’appelai. J’avançai pour constater qu’elle allait bien et m’arrêtai tout à coup lorsque je vis le chat noir surgir, sauter dans ses bras et s’affaler sur son épaule tout en me toisant du regard. L’animal était devant elle, raison pour laquelle je ne l’avais pas vu.
- Tatiana, tu vas bien ? répétai-je.
Elle laissa le chat répondre. Il miaula étrangement, je crus comprendre quelques mots avant de réaliser que ce ne pouvait venir que de mon imagination. Il miaula de nouveau, encore plus fort puis, sans prévenir, les griffes sorties, ses pattes labourèrent le dos de mon amie. Chaque trait marqué sur sa peau se transforma en route sanguinolente. Tatiana frémit à peine alors que le félin continuait de faire ses griffes sur son épaule. Je n’osai avancer me demandant si je rêvai. Mais, en voyant le sang gicler de plus en plus, je ne pus supporter et approchai immédiatement. Dès lors, le chat ouvrit la gueule pour cracher. Ses crocs blancs et terriblement pointus s’empalèrent ensuite sur le cou de Tatiana qui eut un sursaut en émettant un petit cri. Tout en me regardant, la bête semblait boire le sang de mon amie. Elle ne dit rien, elle se laissa faire, acceptant cette morsure en penchant la tête afin d’offrir plus de confort à la tête du monstre.
Après un moment de stupeur, je courus vers Tatiana pour éloigner cet animal qui affichait sa bestialité. Je serrai le poing prêt à frapper dans le but de dégager sa gueule et libérer le cou de ma copine. Le regard du chat m’électrifia tellement il était chargé de haine et de mépris. Mais juste avant de le frapper, la porte grinça dans mon dos.
- Arthur ?
Je me retournai et vis Tatiana sur le seuil de la porte. Elle m’observa avec un air ébahi, la bouche entrouverte. Je restai surpris de la voir debout, habillée d’un legging et d’un pull large qui ne cachait pas son ventre rond. Je me retournai pour voir la Tatiana nue seulement, elle avait disparue. A la place, il ne restait que le chat noir. Son dos rond, les poils de sa queue gonflés montrèrent qu’il était en position effrayée ; il cracha et partit passant entre les jambes de ma compagne.
- Tu viens de frapper ce pauvre chat ? affirma-t-elle.
- Je… non…Mais tu étais là et il t’attaquait.
- Tu te fous de moi ? Je viens de te voir le frapper.
Je regardai mon poing encore fermé. Une trace rouge marquait les métacarpes. Je ne dis rien laissant le regard furieux de Tatiana s’exprimer. Elle retourna ensuite dans la chambre faisant un boucan en grimpant les escaliers et en fermant la porte. Je restai comme un con à me demander ce qu’il venait de se passer. Je repassai par le hall pour rejoindre le salon. Le chat était assis au pied de l’escalier. Il me regardait avec des yeux terriblement noirs. Je me sentis peiné en affichant un regard triste. Dès lors, je vis sa bouche arborer un sourire grimaçant. Il continua de me défier du regard. Il cracha et grogna avant de courir vers la cuisine.
Cinq minutes plus tard, un fracas me fit sursauter. Je me dirigeai vers la cuisine en pensant qu’un meuble ou le frigo venait de tomber. Tatiana appela. Je ne répondis pas, préférant éviter l’engueulade pour le reste de la journée. Rien n’avait bougé dans la pièce. Aucun meuble à terre, la vaisselle était à sa place tout comme le frigo le four et la gazinière. Je scrutai jusqu’à voir la porte de la cave ouverte.
J’avançai vers la porte. Il n’y avait rien de visible en bas de l’escalier. Soudain, deux petites lumières jaunes apparurent. Je compris que le chat était descendu, il m’observait, ne cherchant pas à monter. Il grogna, alors, par reflexe ou par colère, je fermai la porte et tournai la clé. Un nouveau bruit assourdissant provenant de la cave résonna.
- Mais c’est quoi ce bordel encore ? demanda Tatiana qui venait d’entrer dans la cuisine. Arthur, peux-tu me dire ce que tu as à faire ce boucan ?
- Ecoute, c’est le chat. Il est maléfique, dis-je sérieusement.
- Tu te fous de moi ? Il était avec moi dans la chambre !
A ce moment, la bête entra à son tour en ronronnant. Le visage content, il se frotta aux jambes de Tatiana comme un chat fait pour demander à manger.
Alex@r60 – février 2021
